Explique-moi, Lolo, c'est quand qu'on va où ?
On arrive dans le petit village de Kópasker un peu dépités. On va passer notre 5ème nuit d’affilée dans un camping alors que l’on s’imaginait que l’Islande serait le royaume du camping sauvage. Finalement ce n’est pas si simple… Le bivouac est seulement toléré pour les cyclistes si il n’y a pas de camping à proximité, et comme il y a très peu de végétation c’est compliqué de se cacher. Et le terrain ne s’y prête pas toujours. Sable, cailloux, terrains marécageux trop humides, landes recouvertes de petits arbustes, ou terrains tellement bosselés qu’il est impossible de planter la tente.
Pour l’itinéraire c’est compliqué aussi. On ne veut absolument pas rouler sur les routes passantes. En Islande les routes bitumées sont surélevées et sans bas-côté. Beaucoup trop dangereux de s’y faire doubler quand il y a un flot de voitures des deux côtés, et sans grand intérêt. On a une carte éditée pour les cyclistes qui nous les indique, et ça limite pas mal nos choix.
On pense alors à prendre du bus pour passer la région d’Akureyri, deuxième plus grosse ville d’Islande, récupérer la piste F35 dans les Hautes Terres, et une fois au sud reprendre un bus vers les fjords de l’est. Mais il nous faudrait prendre 5 bus différents, dont certains ne passent qu’une fois par jour, avec toujours le risque de ne pas avoir de place pour les vélos (4 maximun sur le rack arrière). Bref, ça nous saoule d’avance.
On finit par décider de se débrouiller par nous-même, quitte à en voir moins, et de ne pas faire de plans à trop long terme. On va partir à la découverte de la côte de la mer du Groenland, en prenant notre temps et en faisant de moins grosses journées. Une fois rendus à Vopnafjörður on refera le point.
1er arrêt Kópasker
Depuis que l’on est arrivés en Islande on pédale tous les jours, et on a vraiment besoin d’un jour de pause. On a fini par se décider à investir dans la camping card. Le principe : pour 178 euros on peut dormir au maximum 28 nuits à 2 adultes ( et 4 enfants de moins de 16 ans), à condition de n’avoir qu’une seule tente, ou un seul fourgon. C’est très intéressant, mais limité à une quarantaine de campings plutôt basiques répartis dans tout le pays. Le camping de Kópasker en fait partie.
Ce qui est marrant dans les campings islandais, c’est que tout le monde fait du tourisme itinérant. Les gens arrivent à partir de la fin d’après-midi, et tout au long de la soirée, et repartent dans la matinée. Au soir les camping sont bondés (alors qu’ils n’ont que très peu de sanitaires) mais l’après-midi c’est désert. On en profite pour laver notre linge à l’eau chaude !
On y rencontre Franck, un Toulousain très sympa qui va traverser le pays du nord au sud à pied. Pour lui aussi c’est une sacrée logistique et beaucoup de temps passé à tout préparer.
Ce petit village de 120 habitants n’est pas très engageant. C’est un petit port de pêche où les bâtiments industriels sont mélangés aux maisons pour la plupart pas très entretenues. J’aurais imaginé qu’un village aussi isolé soit un peu plus chaleureux, un peu comme en Norvège. Mais on en profite pour s’y balader, découvrir ses plages de sable noir pleines d’oiseaux et son phare. On va aussi jeter un coup d’œil à ce que j’appelle son musée des horreurs : dans un immense champ quelqu’un s’est amusé à installer des personnages faits maison : ils sont vraiment affreux ! Des épouvantails ? Et puis à Kópasker il y a une petite épicerie. Tout y est hors de prix mais on trouve de quoi se ravitailler !
Détour par Rauðinúpur
On prévoit de commencer ce petit tour le long de la côte de la péninsule Melrakkaslétta en suivant la piste 870. Le matin avant de quitter le camping on discute avec une famille de Français qui nous parlent d’un détour d’une quinzaine de kilomètres jusqu’au bout de la pointe de Rauðinúpur où des fous de bassan viennent nicher. Moi j’adore les fous de bassan, on en voit souvent quand on sort en mer sur Güzel Braz, ils sont magnifiques quand ils volent. On se dit que c’est l’occasion de les voir nicher d’un peu plus près qu’aux Sept îles en Bretagne.
La piste est tranquille et les paysages magnifiques, avec la mer en toile de fond. Le temps est beau même si ça souffle pas mal et que le vent est froid. On s’engage sur le détour, entre landes et lacs, et on arrive a une barrière. Il y est indiqué de ne pas descendre de son véhicule avant d’être arrivé au parking à cause des oiseaux. On ne peut pas faire autrement alors on y va, mais on entre sur le territoire des sternes arctiques qui sont hyper agressives et font de sacrés piqués sur nous en poussant des cris stridents… Je les trouve assez énervantes, mais en me renseignant un peu sur ces petits oiseaux, j’apprends que se sont les plus grands migrateurs au monde. Chaque année elles parcourent 70 000km depuis les côtes de l’Antarctique, où elles hivernent, jusqu’au aux côtes islandaises où elles viennent pondre leurs œufs et élever leurs petits. Des si petits oiseaux qui pèsent une centaine de grammes. Après tous ces efforts, elles peuvent se permettre d’être chiantes avec deux cyclistes !
L’endroit est calme, sauvage. Il y a juste les quelques bâtiments d’une petite ferme isolée. Il faut marcher une bonne demi-heure sur des galets roulants qui nous rappellent ceux de l’île de Sein, puis suivre le sentier jusqu’en haut de la falaise, et on découvre les deux pics rocheux couverts de fous de bassan qui nichent. C’est la surpopulation et ça se sent ! Quelle odeur ! On les observe un peu aux jumelles, mais au final on les préfère quand ils volent.
Une bonne surprise nous attend : il n’y a pas que des fous de bassan, il y a aussi une colonie de macareux ! On ne s’en lasse pas, c’est aussi magique que la première fois. Ils sont sur le bord de la falaise, et on peut s’en approcher sans qu’ils aient peur de nous. On laisse quand-même quelques mètres de distance, et on les admire se dandiner, prendre leur envolée, plonger et atterrir auprès de leurs copains. C’est trop chouette et cette fois on est tout seuls avec eux !
Sacré Capounet !
Pendant qu’on était captivés par nos oiseaux le vent s’est bien levé et ça souffle. Plutôt que d’aller chercher un coin où camper le long de la piste, on va demander à la ferme si l’on peut planter la tente, abrités contre leur hangar. Ils acceptent et complètent nos réserves d’eau car on n’avait que le minimum.
Je réalise en regardant la carte que l’on est au point le plus au nord de l’Islande sur notre parcours. Le Cap Nord de notre voyage. Ce qui est marrant c’est que ce matin, j’ai raconté à Lolo que j’avais rêvé de Cap Nord, notre chien qui nous a quitté l’année dernière après 13 ans passés ensemble. Et Lolo qui me dit : »c’est drôle ça, moi aussi ! ». Pourtant hier soir en se couchant on ne savait pas que l’on viendrait ici. Sacré Capounet, il nous a fait un petit signe !
Un paradis des oiseaux
Après encore une nuit pluvieuse on quitte la pointe dans un brouillard froid et humide. Les paysages ont une autre ambiance, toute aussi belle que sous le soleil.
On roule sur un terrain plutôt plat avec l’océan à gauche, des montagnes en arrière plan à droite, et partout des lacs. C’est un vrai paradis pour les oiseaux et les canards. Il y en a de tous les côtés. Les sternes arctiques sont toujours aussi agressives, mais on s’est rendu compte qu’elles menacent mais n’attaquent jamais. Par-ci par-là on voit des fermes isolées et on se dit que la vie doit y être vraiment rude. On est en plein mois de juillet, il fait froid et humide, avec le vent qui souffle contre nous on est frigorifiés. A quoi peut bien ressembler la vie ici en plein hiver?
Raufarhöfn
On est bien contents d’arriver à Raufarhöfn, petit port de 240 habitants où l’on se pose dans un drôle de camping. Il est entouré d’une sorte d’arène en talus, très surprenante mais qui est efficace pour protéger du vent.
Juste à côté du camping il y a la piscine municipale. Eh oui, en Islande les piscines et bains chauds sont très appréciés et les gens s’y retrouvent. C’est pourquoi même une si petite ville a sa piscine. Pour 8 euros j’ai accès au bassin de nage, au bain chaud et au sauna, enfin un truc pas cher dans ce pays ! Alors rien a voir avec Blue Lagoon ou les bains de Myvatn, mais au moins l’ambiance est locale, je suis la seule touriste. Dans la piscine quelques enfants qui jouent pendant que leurs parents papotent dans le bain chaud. Tout le monde semble se connaître et discuter. En tout cas pour moi qui vient de passer ma journée à pédaler dans un froid humide, c’est le bonheur de me prélasser dans cette eau à 40° ! Ensuite direction le sauna et son bassin d’eau froide. Je me sens trop bien en sortant de cette piscine.
On profite d’avoir posé nos affaires pour visiter tranquillement Raufarhöfn. Son port, qui fut au début le deuxième plus grand port de péche de hareng, son phare et son Artic Henge qui surplombe la ville. Commencée en 2004 et loin d’être terminée, cette structure en pierre symbolise des légendes islandaises. Ça nous semble surtout être un bon moyen d’attirer les touristes dans ce coin peu fréquenté, mais la vue du haut de la colline est belle.
Il pleut, il mouille...
Cette fois la pluie nous a bel et bien rattrapé… On alterne entre brume bien humide, gros déluges et éclaircies. La chance que l’on a c’est qu’il y a toujours des éclaircies qui font que l’on n’enchaîne pas deux jours de suite trempés. Par contre le vent est vraiment froid et c’est assez dur quand on vit tout le temps dehors. Surtout qu’en Islande il n’y a aucun abri. Qu’il vente ou qu’il pleuve on ne peut pas espérer tomber sur un abribus ou un porche pour le pique-nique du midi.
Notre autre problème c’est notre tente dont le sol n’est pas étanche. Si on monte la tente sur un sol humide ou bien qu’un peu d’eau ruisselle en dessous, la porosité du tissu fait que tout est mouillé. Nos matelas moisissent et dans la tente il faut faire des empilements pour que le moins d’affaires possible prennent l’humidité… Pour une tente à 600 euros ça craint. Affaire à a suivre, on est en contact avec Exped le fabricant pour trouver une solution.
Après une matinée confinés sous la tente pour cause de déluge on s’engage sur une magnifique petite piste qui serpente entre les montagnes. Pas de circulation et des jeux de lumières incroyables grâce au soleil qui perce entre les nuages. On trouve un petit coin d’herbe abrité du vent pour poser notre tente et on savoure la tranquilité de notre bivouac. Pour une fois on reste même trainer un peu sur nos fauteuils après manger : pas de vent et le soleil qui nous réchauffe… On profite de la vue!
La péninsule de Langanes
Le lendemain on récupère un bout de route bitumée où l’on apprécie de pouvoir dévaler les descentes à fond les ballons et on atteint le village de Þórshöfn pile-poil pour midi. L’épicerie locale est une vraie petite supérette et on s’offre un pique-nique sandwich pour le plus grand bonheur de Lolo qui n’en peut plus de la semoule (qui est vraiment très pratique quand il n’y a pas de magasin : un peu d’eau chaude de la thermos, un peu de curry, une carotte et des graines de courges).
On se lance donc sur cette péninsule toute plate, du moins sur les 25 premiers kilomètres. Ici encore c’est très sauvage. A notre gauche la mer du Groenland que je scrute à l’affût d’une baleine qui ne montrera jamais le bout de sa queue. Le bord de mer entre galets et sable noir est plein de bois flotté, en provenance directe de Sibérie. A droite des lacs et des landes et quelques fermes isolées. Partout des oiseaux et quelques moutons. On roule sous le soleil, la piste est facile, il y a peu de circulation, c’est paisible, c’est vraiment très agréable.
Lolo roule un bon kilomètre devant moi et au loin je vois qu’il effraie un troupeau de chevaux en liberté qui s’éloignent à quelques centaines de mètres de la piste. Lorsque je passe à leur niveau, ils m’observent. Je m’arrête, fais tinter mon klaxon et leur parle. Et là surprise, les voilà qui viennent. Ils sont une quinzaine et c’est très impressionnant de les voir venir vers moi au petit trop (ou plutôt tölt !). Ils s’arrêtent à un mètre , on s’observe quelques minutes et ils repartent comme ils sont venus…
Des oiseaux à gogo
Les derniers kilomètres se méritent, des montagnes russes avec des pentes vraiment raides, mais à 18h on arrive à l’observatoire que l’on visait. Une passerelle métallique qui surplombe un rocher où viennent nicher les fous de bassan. On est seuls, et depuis la passerelle en haut de la falaise on découvre un véritable ballet d’oiseaux. Fous de bassan, guillemots, pétrels fulmar et mouettes tridactyles viennent se reproduire ici et ça plane dans tous les sens…
On est bien contents d’avoir nos jumelles qui nous permettent d’observer tout ces oiseaux et leurs petits. Le plus impressionnant c’est le rocher des fous de bassan, depuis la passerelle on le surplombe et avec les jumelles on peut admirer les poussins, du même jaune que la tête de leur parents. On verra même des parents leur donner la becquée. C’est vraiment fou de pouvoir voir ça.
Sur la falaise il souffle un vent glacial qui nous frigorifie. Juste un peu plus loin il y a une petite cabane, probablement le refuge d’une association d’ornithologues. On plante notre tente juste derrière pour être un peu protégés du vent et on profite de la vue magnifique sur la mer et les falaises. Et avant d’aller dormir on retourne voir nos oiseaux… Encore un bivouac de rêve que nous offre l’Islande.
Le lendemain, avant de partir on retourne voir nos poussins une dernière fois, et 800 mètres en amont de la passerelle sur les falaises on découvre une colonie de macareux… Cette fois encore on est seuls avec eux, à quelques mètres. On ne s’en lasse pas. Mais le vent et le crachin de plus en plus fort nous arrachent à ce spectacle.
Le trajet retour est moins drôle. Vent de plus en plus fort et dans le nez, crachin qui devient pluie, mer bien agitée… Et ce froid glacial… Pas moyen de s’arrêter pique-niquer sans finir congelés. On décide de continuer jusqu’à Þórshöfn et de profiter de notre Camping card. On se réchauffe sous les douches et on profite de la supérette pour améliorer notre pique-nique de 15h. Notre semoule sera agrémentée de morceaux de saucisses islandaises : des genres de Knacki légèrement fumées… Plus de 5 euros le paquet de 5 saucisses que l’on partage entre le midi et le soir… Quand je pense que l’on se plaignait de la bouffe anglaise …
Vive le vent, vive le vent, vive le vent d'Islande !
Paysages magnifiques, sensation d’être seuls au monde, pleins d’oiseaux à observer et possibilité de se ravitailler tous les 2 jours, ce qui nous évite de trimballer des kilos de nourriture… On ne regrette pas notre choix de pédaler ici. On alterne entre pistes souvent plutôt roulantes et petites routes bitumées, mais ce sont des axes peu passants et hyper tranquilles.
Niveau bivouac on cherche à éviter un maximum les campings, mais ce n’est pas toujours facile de trouver où se poser. Entre le vent, les zones complètement détrempées, les landes et la caillasse. L’avantage de l’Islande c’est que comme c’est beau partout, même en posant la tente à l’arrache sur de la caillasse, en plein vent, pas loin d’une route on se console en admirant une vue magnifique. Et puis notre tente n’a pas que des défauts : elle prend l’eau mais elle résiste très bien au vent !
Après un ravitaillement à Vopnafjörður on longe une jolie vallée entourée de montagnes, et en fin d’après-midi on se lance dans l’ascension d’un col, sous le soleil. Plus on monte, plus ça se couvre et plus le vent se lève. On hésite à s’arrêter mais on se dit qu’il vaut mieux finir de monter tant que l’on est chauds… Entre le vent et les gouttes de pluie on ne restera pas chauds bien longtemps… Les derniers centaines de mètres en haut du col sont tellement venteux que l’on doit pousser les vélos, sinon c’est le vent de côté qui nous pousse et nous fait tomber. Heureusement que mon Lolo vient m’aider ! Une fois en haut on descend un tout petit peu et on arrive sur un immense plateau, balayé par les vents. Le ciel est noir, il y a un lac qui clapote violement, des montagnes… On se sent vraiment tous petits et vulnérables face à cette nature rude… Lolo nous trouve un petit coin légèrement abrité à côté du lac où poser notre tente, et une fois de plus on admire les jeux de lumières sur les montagnes en face.
Le lendemain matin le soleil est revenu, le vent s’est calmé et l’endroit semble bien plus accueillant.
Retour dans les terres
Ce premier plateau n’était que la première marche de l’escalier qui nous ramène dans le centre du pays. On monte, on monte sur des pistes pas très roulantes et désertes dans des paysages de moins en moins verts, de plus en plus arides et caillouteux, mais toujours aussi beaux. Et on fini par rejoindre la fameuse route 1, l’anneau qui fait le tour du pays.