Direction le sud de l'île en train
Après une courte traversée nous débarquons en Sicile à Messine (Messia), une grosse ville de plus de 200 000 habitants coincée entre la mer et une chaîne de montagnes. Elle s’étend sur 56 kilomètres de long et pour la quitter il nous faudrait rouler une centaine de kilomètres sur une route très passante. On décide de s’épargner cela et descendre d’un coup de train jusqu’à la belle ville de Syracuse (Syracusa). Cela nous permettra aussi de découvrir une côte moins urbanisée, et de mieux coller avec les rotations de bateaux vers la Sardaigne car il n’y en a qu’une par semaine.
Depuis le siège de notre train on regarde les gros nuages noirs et la pluie qui tombe à sceau d’eau, mais on s’en fiche, ce soir on dort au sec et dès demain la météo annonce une avalanche de ciel bleu !
Quelques dizaines de kilomètres avant Syracuse, notre train s’arrête un moment sur les voies au niveau d’un immense complexe industriel… Après quelques recherches sur internet je me rends compte que nous sommes face à ce qui est surnommé le « quadrilatère de la mort ». Le long de la baie entre Augusta et Syracuse se déploie le plus grand pôle pétrochimique d’Italie : raffineries de pétrole et usines de production de produits chimiques. Comme à Tarente cette industrie empoisonne les individus, les sols, l’air, l’eau et la mer. Ici encore les taux de cancers sont incroyablement élevés, et des scandales éclatent, comme par exemple en 2022 quand il a été révélé que la station d’épuration du site ne fonctionne plus depuis 1984… Toutes les eaux usées vont directement à la mer. Mais puisque le taux chômage est au plus haut et que le site est le principal employeur de la région…
Syracuse, un air de vacances
Quel contraste entre la dizaine de jours passés dans les rudes montagnes de Calabre et la douceur de vivre de Syracuse… Enfin surtout d’Ortigia, la vieille ville de Syracuse. Ce centre historique est bati sur une île reliée au reste de la ville par deux ponts. L’île est petite, en grande partie piétonne et c’est très agréable de se perdre dans ce labyrinthe de ruelles et de jolies places. Il y règne une douceur de vivre qui donne envie de s’arrêter à chaque terrasse déguster un apéro ou un café. Nous la découvrons sous un magnifique ciel bleu, et la mer n’est jamais loin, d’un bleu aussi beau que celui du ciel : on a l’impression d’être en vacances ! Comme on est hors saison, ça reste calme et paisible, mais on sent bien qu’en été ça doit être la foule.
On découvre les ruines du temple d’Apollon, la fonte Aretusa (une source d’eau aussi près de la mer c’est paraît-il très rare), la cathédrale (très particulière car elle a été construite sur un ancien temple grec dont les piliers toujours visibles servent de soutien aux murs), et le château Maniace tout au bout de l’île. Le soir la ville s’illumine. En plus de l’éclairage tamisé des ruelles, on profite du spectacle des décorations de Noël, et les italiens ne font pas les choses à moitié…
Notre arrêt devant le quadrilatère de la mort nous a coupé toute envie de goûter aux spécialités locales, les fruits de mers péchés dans la baie mais on se laisse tenter par de délicieuses pâtes fraîches. La cuisine sicilienne est très réputée mais aussi chère que les restos français.
Dans la ville je suis intriguée par un clocher moderne conique C’est la basilique sanctuaire de Madonna delle Lacrime, la Vierge des larmes. En 1953, une statuette en plâtre à l’effigie de la vierge se met à pleurer des larmes chez un couple de Syracuse. Le miracle fut reconnu par l’église, et cette étrange basilique futuriste fut construite pour abriter la statuette. C’est un lieu improbable aux dimensions incroyables : elle peut accueillir 11 000 personnes, et lorsque l’on est à l’intérieur on a l’impression d’être dans un vaisseau spatial !
Une nuit à Noto
On quitte Syracuse sous le soleil. On longe la mer et on admire Ortigia et ses remparts vus d’en face. La côte est sauvage, on pique-nique face à la mer, c’est beau et agréable. Mais ça ne dure pas ! Très vite ça devient urbanisé, dense, et plein de déchets… On arrive à Noto pile poil à la mauvaise heure. La nuit va bientôt tomber, soit on trace chercher un coin pour bivouaquer, soit il faut se trouver une chambre pour découvrir la ville. On s’offre une chambre et on ne le regrette pas.
En 1693 un terrible tremblement de terre a dévasté toute la région. Noto est en ruines et elle va être reconstruite 8 kilomètres plus loin par des architectes qui ont pu choisir une colline orientée sud et repartir de zéro, bâtissant ce joyau baroque de la Sicile. Le vieux centre n’est pas très grand mais il est magnifique. Les larges rues pavées, bordées d’églises, de palais, de cathédrales, de théâtre sans oublier les balcons en fer forgés, façades décorés. Tout y est beau et construit dans un style homogène.
Le jour de notre passage Noto accueille un rassemblement de scouts. On les aperçoit dans la ville en arrivant, et le soir en visitant la ville on découvre la cathédrale avec une ambiance de kermesse. Elle est noire de monde, pleine d’enfants et de vie. Bien loin de l’ambiance solennelle habituelle.
Le long de la côte méditerranéenne
On retourne sur la côte mais finalement on ne roule pas souvent en bord mer. On alterne entre zones de cultures sous serres avec des quantités incroyables de serres en plastique (je me demande bien où ils puissent toute l’eau nécessaire à l’arrosage dans cette île aux étés torrides), et les zones résidentielles et les stations balnéaires avec leurs plages privées et leurs hôtels. Une seule chose est constante : les déchets qui traînent partout et les décharges sauvages. Électroménager, sacs poubelles, meubles… On trouve de tout sur le bord des routes et des chemins. Je ne comprends pas comment on peut avoir envie d’aller se baigner dans la mer après avoir roulé un peu sur la côte sicilienne. Pourtant c’est un haut lieu du tourisme en Italie.
On aura aussi la bonne surprise de pouvoir admirer deux colonies de flamants roses en traversant une zone d’étangs littoraux. Ils étaient très clairs, presque blancs, il ne devait pas avoir assez de crevettes et crustacés à pêcher à cette période. On est bien contents d’avoir conservé nos jumelles pour pouvoir mieux les observer.
Un enchaînement de vieilles villes baroques
Nous quittons la côte et remontons la vallée de Noto, vers l’intérieur de l’île. On découvre une succession de vieux centres-villes baroques. Módica, Raguse, Comiso. Comme Noto, toutes ces villes ont souffert du tremblement de terre de 1693, et ont été reconstruites.
Une fois traversée la ville moderne on découvre des vieux centres incroyables. Bien moins entretenus et parfaits que Noto, ils sont bâtis sur des collines tout en pente. Ce sont des enchevêtrements de petites maisons, de ruelles étroites et pentues, d’escaliers, de belles églises et palazzos. Pas facile de s’y repérer, ce sont des vrais labyrinthes, et quand on les visite à vélo le jeu consiste à éviter les escaliers. Ce n’est pas l’idéal, et c’est bien plus sympa d’y déambuler à pied, mais on ne peut pas dormir à l’hôtel tous les soirs. Et puis c’est assez rigolo comme impression de monter tout en haut de la vielle ville à vélo en suivant la petite route en colimaçon qui tourne tout autour de la coline, surtout qu’il y a très peu de circulation dans ces zones. On adore leur calme.
Entre les villes c’est très agricole, des champs cultivés et des vergers. Je ne me lasse pas des orangers et des citronniers. On croise aussi pas mal de vaches.
Mais c'est l'Amérique du sud!
Depuis que l’on est arrivés dans le sud de l’Italie, pas mal de choses nous rappellent le Pérou, l’Equateur et la Bolivie. En Sicile plus encore, mais malheureusement, ce ne sont pas les meilleurs aspects…
Une circulation horrible. Jusqu’à présent nous avions été agréablement surpris par la conduite des Italiens sur le réseau secondaire. En Sicile c’est autre chose. Les gens conduisent comme des bourrins, vite et dangereusement. Et comme l’île est assez densément peuplée il y a beaucoup de circulation. En plus les gaz d’échappement des voitures puent. Je ne sais pas si c’est une histoire de carburant ou de réglage des moteurs mais c’est horrible à vélo, surtout que l’on se retrouve régulièrement à grimper de longues côtes bien pentues, sur des axes avec pas mal de passage.
Le comportement des Siciliens est aussi différent. Ils sont très enthousiastes et chaleureux. On a souvent le droit à des encouragements et des coup de klaxon sympathiques. Et comme au Pérou on se fait mitrailler de photos, toujours sans demander. Soit ils nous photographient à travers le pare-brise, soit ils s’arrêtent au milieu de la route après nous avoir doublé, et prennent leur photo tranquillou ! Ça m’énerve, mais ça arrive tellement souvent que je finis par m’y résigner.
Le problème des déchets est un immense gâchis. Quel dommage de voir tous ces beaux paysages souillés par des détritus. Et ce n’est que la face visible. Car il y a aussi tout le problème des déchets industriels déversés dans la nature qui polluent sols et eau bien plus discrètement.
L’accès à l’eau potable est aussi problématique en Sicile. L’eau du robinet et censée être buvable, mais les Siciliens nous la déconseillent toujours, ou alors seulement après l’avoir faite bouillir. Quand on voit comment sont entretenus les routes et les bâtiments, on se dit que les canalisations ne doivent pas être au top. Et surtout, comme au Pérou, dans beaucoup d’endroits la distribution d’eau du robinet ne se fait que quelques heures par jour. Les habitations sont équipées de grosses citernes pour stocker l’eau. Elles sont installées en sous-sol avec un système de pompe, ou sur les toits en plein soleil…
Pour la première fois du voyage on se résout à filtrer l’eau du robinet, à acheter des bouteilles d’eau, ou à utiliser les distributeurs (payants) d’eau potable.
L’état des routes est aussi très aléatoire. Dans les descentes il faut toujours se préparer à la possibilité d’un trou dans le bitume, ou d’une réparation mal faite. On avait lu que le bitume sicilien était de mauvaise qualité et glissant par temps de pluie. Ce n’est pas une légende, on a pu le vérifier.
Caltagirone, notre ville préférée
Dans la série des villes baroques de la vallée de Noto, on termine par Caltagirone notre préférée.
Elle aussi est perchée sur une colline et sa spécialité est la céramique. A l’agréable labyrinthe de ruelles, d’escaliers et de petites maisons imbriquées les unes dans les autres s’ajoute le charme de la céramique que l’on retrouve partout. La plupart des bâtiments, des églises et des escaliers sont ornés de ce type de décoration. Le plus impressionnant étant le célèbre escalier de Santa Maria del Monte, 142 marches droit dans la pente, dont toutes les contres-marches sont décorées de mosaïque.
Le vieux centre où nous logeons reste vivant et authentique et on a beaucoup apprécié les deux jours qu’on y a passés. Avec une mention spéciale pour la magnifique vue sur l’Etna que l’on avait de notre rue !
Enfin un peu de calme
Lorsque l’on quitte Caltagirone les paysages changent radicalement. Tout devient plus aride, plus désertique. Les campagnes restent agricoles et cultivées, mais entre deux villages les maisons sont pratiquement toutes abandonnées. Il faut anticiper pour faire le plein d’eau pour la nuit car on ne croise pas grand monde.
Les cactus sont partout. La vue est dégagée et porte loin. Les levers et couchers de soleils sont magnifiques.
Par ici les routes sont beaucoup moins fréquentées et on retrouve le plaisir de pédaler tranquillement. On s’aventure sur des routes fermées : trop abîmées elles ne sont plus entretenues et sont utilisées juste par les agriculteurs…
Il faut dire que par ici la terre est argileuse et ne semble pas très stable. On voit qu’elle glisse sur les routes quand il pleut et cela provoque des glissements de terrain qui arrachent des portions de bitume.
On apprécie le calme de ces routes/pistes, et cela nous rappelle des souvenirs d’Islande : gués à traverser (mais ici l’eau n’est ni claire ni limpide, ça me dégoûte à chaque fois qu’il faut y mettre les pieds, je repense à tous les déchets. Mais avec Lolo pas question de faire demi-tour), chemins défoncés où il faut pousser, et au détour du quel on tombe sur un berger avec son troupeau. C’est dur mais bien plus agréable que d’avaler des gaz de pot d’échappement !
Quand il pleut, il ne pleut pas à moitié
Un après-midi on grimpe une interminable montée vers la petite ville de Mussomeli. La pente est raide et semble sans fin. On n’aura jamais le temps de traverser la ville avant la tombée de la nuit.
Tout en admirant le soleil se coucher derrière une montagne aux airs de Machu Picchu, on demande à un agriculteur de planter notre tente sur ses terrains. Ce qui est chouette avec les Italiens c’est que tout est toujours simple avec eux. Il n’habite pas là mais nous installe près de ses brebis avec ses deux patous, et laisse la pièce de son tank à lait ouverte pour que l’on puisse avoir de l’eau chaude pour se laver. Une de ses chiennes n’est pas d’accord et nous fera la misère toute la soirée : elle nous aboie et essaie même de croquer Lolo qui doit surveiller ses arrières. Heureusement le deuxième est sympa et vient même recadrer sa copine quand elle est trop agressive.
Le berger nous confirme ce que l’on avait vu à la météo, la pluie arrive le lendemain et le surlendemain. Une journée et demi de déluge, où il ne fera pas bon être dehors. La fin du voyage approche et on a très peu eu besoin de payer pour se loger grâce au petsitting. On craque et on se met à l’abri à San Giovanni Gemini.
Le berger ne s’était pas trompé : il pleut tellement que l’on a juste eu le temps de faire une petite visite de la ville, mais par contre on y mange les meilleures pizzas de notre vie. Un régal.
Les routes se suivent et ne se ressemblent pas
Le soleil est de retour et on repart sur nos petites routes/pistes où on ne sait jamais comment sera le kilomètre suivant. Mais après toute cette pluie les pistes de terre sont devenues collantes et impraticables à vélo. On doit se résoudre à reprendre des routes, et on craint de retrouver la circulation. Mais bonne surprise, dans les montagnes du nord-ouest de la Sicile les routes sont calmes et peu passantes.
On retrouve un paysage plus boisé, moins exotique pour nous, mais c’est très agréable de pédaler par ici. Le soir on trouve de jolis coins pour poser notre tente. On apprécie aussi que ça soit beaucoup moins sale. Bref on finit par apprécier pédaler en Sicile!
Palerme approche, 30km tout en descente pour quitter les montagnes et nous découvrirons la « capitale » de la Sicile.
Incroyable Palerme
Schizophrénique, voilà l’adjectif parfait pour qualifier cette ville selon moi.
Comme d’habitude Lolo nous trouve des routes plutôt tranquilles pour entrer dans cette grosse ville de 400 000 habitants. On traverse des villages de plus en plus gros et puis … Bienvenue en enfer. On débarque dans la face sombre de Palerme. C’est sale, des détritus partout, la circulation est dense, bruyante, anarchique, il y a plein de bâtiments délabrés… Une jungle urbaine ! C’est difficile de se dire que l’on est en Europe ! On se pose dans un appart que l’on avait réservé, et la nuit est déjà tombée quand je vais faire quelques courses. J’ai l’impression d’être dans un jeu vidéo en traversant les grosses artères…
Le lendemain on découvre l’autre facette de Palerme. Des bâtiments magnifiques, des rues piétonnes, des parcs plein de palmiers, des places avec des kiosques où boire un spritz à prix abordables… Chez un glacier on teste une spécialité de Palerme : une glace servie dans une brioche… Délicieux.
Cette ville est absolument incroyable, tout en contrastes. Des bâtiments délabrés font face à de superbes immeubles, on peut passer de la rue piétonne chic à une ruelle sinistre en 3 pas. C’est vivant, coloré, plein de street Art. En y arrivant j’ai eu envie de la fuir, et après y avoir passé une journée, j’aurais volontiers accepté une mission de petsitting pour mieux la découvrir… Mais la fin du voyage approche, on nous attend en Bretagne et il nous reste la Sardaigne à traverser.