Les aventuriers du rail - 2e partie
Puisque Corinne adore ce jeu de plateau, on s’en refait une partie grandeur nature. On pose un wagon entre Lucca et Viareggio, puis un super coup entre Viareggio et Salerno, 7 wagons. Mais on tire une mauvaise carte : « votre train prend une heure de retard ».
Ce qui nous fait arriver à Salerno à 22h. On rejoint notre hébergement non loin de la gare, dans une ville aux airs de croisette.
Itinéraire de dernière minute
L’idée initiale était de rallier directement la pointe de la botte depuis Salerne, pour passer ensuite en Sicile. Mais comme à plusieurs reprises on nous a vanté la beauté des Pouilles, avant d’aller dormir j’étudie un long moment sur la carte les options pour arrondir notre route. J’y trouve un projet d’itinéraire de route cyclable suivant l’aqueduc des Pouilles : La Ciclovia dell’Acquedotto Pugliese. Il est en cours de réalisation. Sur le papier ça semble bien, Il n’en faut pas plus pour modifier notre objectif qui devient alors le talon de la botte !
Le lendemain avant de se mettre en route, 2 choses : acheter du pain à la boulangerie pour profiter d’un petit déj dans notre chambre. Miam, il est excellent, comme nous l’avait dit un Italien du sud de l’Italie rencontré en Islande.
Puis se faire rembourser de 25% du prix de nos billets, par rapport au retard de plus d’une heure. Ce qui se révèle être d’une incroyable facilité !
Sud, le dépaysement
Quitter la croisette de Salerno, c’est rouler 35 kilomètres en agglomération avant d’atteindre la campagne. Dépaysement au rendez-vous, ainsi que soleil et chaleur ! En voyant que beaucoup d’habitants se promènent en pull alors que je suffoque presque en t-shirt, ça donne une idée des températures en plein été…
Il y a de la circulation, mais ça roule doucement. Pour notre plus grand plaisir, moins de grosses bagnoles style SUV et berlines allemandes, et à l’inverse, la Fiat Panda et autres petites voitures y sont reines, on croise aussi pas mal de tricycles utilitaires « Piaggio Ape ».
2-3 fois Corinne est choquée de voir des voitures avec un enfant installé sur les genoux du passager, non attaché.
Le klaxon est très présent, préventif ou amical, jamais agressif. On ne laisse pas indifférent sur nos vélos, ici c’est bien le sud, avec l’expressivité qui l’accompagne. On nous salue, nous encourage, nous arrête pour savoir d’où l’on vient et où l’on va. Les téléphones sont régulièrement dégainés à notre passage pour une photo ou une vidéo, sans toujours nous demander notre avis, ce qui agace particulièrement Coco. Je trouve que ce geste est devenu tellement automatique et banale dans notre société qu’il est difficile d’en vouloir aux gens, en général je baisse la garde.
Salerne dans le dos, le décor urbain est moins réjouissant, les habitations donnent moins envie. Elles sont colorées, mais souvent pas terminées ou mal entretenues. Et surtout les déchets, il y en a partout (ça me rappelle un morceau des Bonobos, ça commence à la seconde 45 de la vidéo https://m.youtube.com/watch?v=ubPLZETzdWI) ! J’ai ma théorie là-dessus : la loi de la gravité, ce que l’on jette dans le haut de la botte se retrouve dans le fond de la botte, logique ! Les chats et chiens errants y trouvent sans doute leur compte.
Malgré ces quelques bémols, après plusieurs jours on ressent que la fameuse dolce vita est plus installée au sud qu’au nord de l’Italie. Aborder la vie de manière plus posée et tranquille, c’est d’ailleurs ce que plusieurs fois on nous explique, une opposition nord/sud, en tout cas c’est ce que l’on comprend, ne parlant pas italien…
A nouveau la montagne
Après avoir quitté l’agglomération de Salerne, nous retrouvons le réseau routier secondaire, à très faible circulation. Arrêt bivouac de bonne heure, à 17h il fait nuit. Heureusement nous avons la pleine lune, finalement on y voit clair !
Remise en route le lendemain. Les premiers lacets arrivent. Comme d’habitude l’idée de gravir les montagnes ne me réjouit pas. Mais comme d’habitude aussi, sans vraiment s’en rendre compte (enfin si quand-même, on mouille la chemise tellement il fait chaud) on prend de l’altitude et on se retrouve entourés de collines et de montagnes, et ça c’est géant ! Et qui dit montées dit descentes et plaisir de la vitesse et du pilotage… en restant vigilants et un minimum sages, car les petites routes sont bien défoncées, on pourrait se croire en Amérique du Sud.
Dans les montagnes on croise des gens sympas, comme cet ouvrier agricole Marocain qui nous indique notre chemin vers le parc régional via les pistes, puis qui 20-30 minutes plus tard nous rejoint tel un cowboy à bord de sa vieille Panda 4×4, pour vérifier si on ne s’est pas perdus. Puis fait un beau demi-tour dans le champ, au top ce véhicule, simple, rudimentaire et passe-partout, je le verrai bien en expédition en Islande (quoique les passages à gué seraient peut-être problématiques). Je veux la même ! Mais parfois on peut faire de drôles de rencontres, comme dans ce hameau pommé et perché. Une vieille sorcière tout de noir vêtu se tient à un arbre, elle reste immobile, seul son regard à la fois flou et perçant me suit. Je crains qu’elle ne nous transforme, ma monture et moi, en crapaud chevauchant une trottinette électrique… « Alors, j’ai bougé, j’ai dû m’en aller, partir, bifurquer »…
La Ciclovia dell'Acquedotto Pugliese
Après 2 journées de pédalage nous rejoignons le tracé de la vélo route. Financée par l’Europe, pour un tourisme durable (ceci étant, Coco pense que l’Europe ferait mieux de financer le traitement des ordures avant de penser aux vacances à vélo). Seul un très faible pourcentage est réalisé pour le moment, mais qu’importe, elle emprunte des petites routes et des chemins, parfait pour nous. Le mauvais état du parcours sur certaines sections ne fait pas peur à nos vélos, ils sont taillés pour.
Après coup, il y aura quand-même un moment moins drôle, à l’entrée du parc national dell’Alta Murgia, lorsque la pluie s’invite. La terre plus ou moins sableuse et gravillonneuse se transforme en glaise qui adhère aux pneus et vient faire bouchon contre les gardes-boue.
La cyclo-route suit le trajet de l’aqueduc des Pouilles, d’où son nom. Si j’ai tout bien compris, l’aqueduc est sous-terrain et donc invisible, par contre des maisons d’entretien, des viaducs et tout-de-même quelques canalisations nous rappellent sa présence. Il court de Caposele à Santa-Maria di Leuca, en traversant la Campanie, la Basilicate et les Pouilles. Mis en service en partie en 1915, les habitants des Pouilles lui doivent de ne pas être morts de soif !
La récolte des olives
Le nord de l’Europe était un noir et blanc de moutons, le sud de l’Italie est un noir et vert d’olives ! Les figuiers de barbarie, autrement dit des cactus pour rester simples, viennent compléter le tableau avec le rouge de leurs fruits.
Partout des parcelles d’oliviers, bien vivantes car le temps de la récolte est venue. Les agriculteurs s’activent à poser des filets au pied des arbres avant de secouer leur branchage à l’aide de râteaux, le plus souvent pneumatiques. Le groupe électrogène n’est donc jamais bien loin. Dans une petite ville on fait d’ailleurs la connaissance de deux voyageurs, un Français et une Allemande, en « work away » : ils ont chacun posé leur sac pour quelques semaines dans une ferme. Gîte et couvert en échange du travail rendu: nettoyer l’enclos des animaux, les nourrir, participer à la récolte des olives.
Dans un petit village, un producteur d’huile d’olives nous fait visiter son atelier, dont il est très fier. Il nous explique que les affaires vont bien.
Les bivouacs
Nous ne rencontrons pas vraiment de difficultés à dénicher des lieux de bivouacs en fin de journée. Un peu avant on aura trouvé une fontaine issue de l’aqueduc des Pouilles pour remplir notre poche à eau. Dès 16h on se met en quête d’un coin d’herbe, pour planter la tente avant la nuit. Si possible demander à l’agriculteur s’il nous autorise à nous installer dans son champ d’oliviers. Enlever les pierres, car rares sont les champs qui en sont dépourvus. S’il y a un trulli à côté c’est encore mieux pour parfaire le décor. Il s’agit de cabanes en pierres sèches, qui abritaient autrefois les ouvriers agricoles pour la nuit.
Bivouac au clair de lune ou sous les étoiles, avec parfois un coucher de soleil flamboyant, ou parfois la pluie qui s’invite. Le week-end il faut faire avec les chasseurs et leurs multiples coups de feu, soir et matin. On enfile nos gilets jaunes et Coco use et ré-use de son sifflet pour augmenter nos chances de ne pas se prendre une bastos. Supporter les aboiements des chiens qui fusent d’un peu partout la nuit. Par 2 fois devoir être plus agressifs que la bande de chiens cherchant à nous déloger. Un autre coup, maudire le gars passant par là et qui fait comprendre à Corinne de faire attention aux cinghiale… Rien de mieux pour la rendre inquiète ! Les sangliers ne se montreront pas. Par précaution, la sacoche de bouffe et la poubelle avaient été perchées dans un arbre. Le rangement, le repas, la vaisselle, se laver, tout ça se fait dans la nuit. Mais qu’est-ce qu’on est bien ensuite dans notre petit cocon, à la lueur de Lucie, notre petite lanterne solaire. Lecture (surtout que Pat’ nous a rempli nos liseuses de livres très bien choisis, notamment « Nemeton » dont l’intrigue se tient dans les Monts d’Arrée) agrémentée d’une infusion, d’un fruit, de quelques biscuits et carrés de chocolats. Bien souvent il est seulement 21h lorsque l’on se met dans les duvets, voire-même 20h30. Réveil au lever du jour, vers 6h et des tours de pédales. Petit déj au plein air, impeccable pour bien commencer la journée. Régulièrement la tente est rangée mouillée de condensation (l’idéal pour éviter ça est de dormir dans les bois ou dans un endroit venté, non proche d’un point d’eau etc., sauf qu’on fait avec ce que l’on trouve à l’heure de s’arrêter !), ou quand ce n’est pas la condensation c’est la pluie. Il faut alors la sortir le midi et éventuellement la monter pour la faire sécher. Voilà la vie des campeurs que nous sommes !
Les villes blanches dans la vallée
L’itinéraire de l’aqueduc nous emmène dans la vallée de l’Itria, avec en pointillé une série de villes dans lesquelles il fait bon se perdre dans le dédale de ruelles des centres historiques. Les murs des maisons sont blanchis à la chaux, tout est entretenu avec soin, c’est du plus bel effet. On y prend notre temps, on y pique-nique ou boit un café serré.
Entre les villes nous roulons sur de petites routes ou chemins de terre bordés des murets de pierres entourant les parcelles d’oliviers. Tranquille et bucolique, sans relief difficile.
Il y a quand-même une des villes blanches qui vaut moins le détour. Et encore, on est hors-saison. UNESCO ne rime pas toujours avec bueno, et dans le cas d’Alberobello ça rime plutôt avec fiasco. Dans ce coin des Pouilles les trullis que l’on voyait dans les champs deviennent en ville de coquettes habitations… C’est vrai que c’est beau, et ça attire beaucoup beaucoup de monde, beaucoup de boutiques de souvenirs, beaucoup de restos etc. Un peu Disney quoi.
Après ces quelques visites nous quittons l’itinéraire de l’aqueduc et filons vers Lecce, la Florence du sud dit-on. Pour y prendre un peu de repos et se promener dans la ville. A suivre.